La mobilité post-confinement : une occasion à saisir pour la transition énergétique, écologique et sociale ? Entretien avec Jérémie Almosni, chef du service Transports et Mobilité de l’ADEME

Le 15 octobre 2020 | 132 vues |

A l’occasion de la semaine de la mobilité, Jérémie Almosni, chef du service Transports et Mobilité de l’ADEME, revient sur les évolutions des pratiques de mobilité constatées durant la crise sanitaire. Il évoque les nouvelles opportunités – mais aussi des risques – qui ont émergés à cette occasion. Autant de pistes pour accélérer la transition et la transformation du secteur des transports vers la neutralité carbone.

Qu’est-ce que la crise sanitaire, notamment la période de confinement et de dé-confinement, a généré en termes de mobilité ?

Jérémie Almosni : La crise sanitaire a eu 3 effets positifs majeurs sur la thématique de la mobilité.

D’abord, on a évidemment observé une accélération massive de la mobilité active. La pratique du vélo et de la marche a largement augmenté, en particulier pour les trajets quotidiens. Et, comme le montrent les chiffres de l’Observatoire de Vélo & Territoires, cette tendance semble perdurer. Ainsi, on constate, sur la période du 11 mai au 16 août, en dehors du confinement, une augmentation de 31% de l’usage du vélo par rapport à l’an dernier. Cette augmentation diffère selon les territoires : + 36% en urbain – + 23% en péri-urbain et + 21% en milieu rural.

En parallèle, la mise en place d’aménagements cyclables s’est accélérée et certaines pistes provisoires ont été pérennisées. On parle d’une accélération équivalente à 5 années de politique cyclable comme l’atteste plusieurs associations d’usagers du vélo.Ensuite, le télétravail – qui jusque là peinait à se massifier – a été intégré dans l’organisation de nombreuses entreprises et dans les modes de faire de nombreux employés. On peut faire l’hypothèse que les transformations dans l’organisation du travail et dans les modes de vie vont avoir un effet durable : réduction des déplacements et des distances parcourues, avec des effets favorables sur la congestion, les émissions de GES et polluants, baisse du gaspillage alimentaire et relocalisation de son quotidien. L’étude “Télétravail (Im)mobilité et modes de vie” réalisée par l’ADEME en juillet 2020 au regard de la crise sanitaire de 2020, souligne par exemple la satisfaction face à ce nouveau mode de travail et le potentiel considérable de nouveaux actifs qui pourraient adopter demain cette pratique comme habituelle (18% de nouveaux actifs pour 17% actuellement).

Troisième effet désirable important : la réappropriation de lieux de proximité et la relocalisation de l’activité commerciale, avec en particulier le développement des circuits courts d’alimentation.

Enfin, l’importante baisse des émissions de gaz à effet de serre, la diminution majeure du bruit ou encore le retour de la nature en ville pendant la période de confinement ont fait prendre conscience à un grand nombre de citoyens des nuisances générées par l’explosion des flux de transports routiers quotidiens. Tous ces effets désirables sont autant d’opportunités à saisir – ou leviers – pour accélérer la transformation du secteur vers la transition.

Cependant, il ne faut pas minimiser les effets non désirables que la crise a fait apparaître. La principale menace réside dans la fragilisation du secteur des transports collectifs, à un double niveau : celui de l’usage avec une baisse de fréquentation qui limite donc le report modal que l’on souhaite favoriser ; et celui du secteur économique lui-même avec des opérateurs de transports publics qui traversent une crise financière importante. Le risque pour les usagers est que l’écart se creuse encore davantage dans les offres de mobilité, de transports collectifs et de services de mobilité entre zones denses et peu denses ; En effet, les opérateurs économiques limiteront dans ces zones la prise de risque en s’intéressant à celles où la masse critique d’usagers est suffisante pour soutenir leur business model. Même s’il s’agit d’un service public dans certains cas de figure, il est possible d’imaginer une dégradation de la qualité de service causée par un équilibre fragile et une baisse conjuguée du versement mobilité et des recettes commerciales.

Un autre risque est de voir se développer encore davantage l’étalement urbain, en réponse à une recherche nouvelle de calme et de campagne souhaitée par de nombreux français et du fait du développement du télétravail. C’est d’ailleurs un enseignement de l’étude de juillet 2020 qui précise que pour 50% des nouveaux télétravailleurs, l’éloignement du domicile de son lieu de travail n’est pas un problème avec la mise en place du télétravail.

Par ailleurs, la crise a fragilisé la mobilité servicielle : le covoiturage et l’autopartage ne s’envisagent pas de la même façon aujourd’hui à cause de la peur du covid. Il s’agit pourtant d’une solution économe, dont il ne faut pas freiner le développement, en sécurisant le modèle d’affaire de ces opérateurs dont l’équilibre reste fragile pour certains. Enfin, le recours massif au e-commerce peut également être un facteur aggravant en termes d’émissions de GES.

A côté de ces effets sur les enjeux environnementaux, on assiste à une crise économique, de nombreux emplois sont menacés, la peur du virus modifie nos modes de vie…. Est-ce que la mobilité peut freiner la crise ? Et comment accompagner l’ensemble de l’écosystème des transports pour répondre à la fois aux enjeux de durabilité et de solidarité ?

Jérémie Almosni : Effectivement, des secteurs de la mobilité sont directement et fortement touchés : l’automobile, l’aviation et les opérateurs de transports comme je l’ai évoqué plus haut.

Pour les secteurs de l’automobile et de l’aviation, il faut s’assurer que les plans de relance en faveur de l’économie et de l’emploi prennent en compte une éco-conditionnalité dans l’attribution, qui peut être ex-post (consommation énergétique, pollution…).  En ce sens, 8 milliards d’euros sont consacrés au développement des véhicules faibles émissions (Electrique batterie et Hydrogène). Concernant le secteur aérien, des dizaines de milliers d’emplois sont concernés : comment faire pour permettre à cette industrie de se réinventer ? De vraies réflexions stratégiques sont à mener sur le transport longue distance, sur le tourisme de masse, sur le report vers le rail….

D’autres pistes intéressantes ont émergé avec la crise :

  • Le tourisme de proximité – qui s’est développé cet été – est à pérenniser : c’est à la fois générateur d’emplois, une façon de revitaliser des territoires et un tourisme durable.
  • Nous avons en France des secteurs en croissance qui sont de vrais atouts, par exemple le vélo made in France, qu’il convient de soutenir. L’élan post-confinement peut profiter à toute la filière : vendeurs, SAV, nouveaux services, formateurs…

Par ailleurs, au-delà de l’environnement, le télétravail est aussi un levier pour l’emploi. Quand on sait que 75% des chômeurs qui ont déjà renoncé à postuler à un emploi à cause de l’éloignement auraient postulé si le télétravail était permis selon l’étude de l’ADEME « télétravail (im)mobilité et modes de vie-juillet 2020 ». Le télétravail généralisé pourrait donc être un accélérateur d’accès à l’emploi. C’est également un moyen efficace de relocalisation des activités du quotidien autour du domicile : parcs, places, commerces….

Concernant les transports de marchandises, nous devons accompagner les entreprises du e-commerce dans leur business model : travail sur les délais de livraison, sur la maximisation du taux de remplissage des camions, sur la problématique du dernier kilomètre, sur le modèle d’affaire…. On peut limiter les effets du e-commerce à plusieurs conditions : commerce de proximité, paiement de la livraison, réduction des taux de retours, dernier kilomètre à vélo …

Enfin, le travail de pédagogie et d’accompagnement des usagers sur l’impact de leurs décisions, de leur consommation est à développer. De la même façon, pour soutenir le covoiturage notamment, il est important de rappeler que l’application des gestes barrières fonctionne et qu’il reste un moyen de déplacement efficace et économe ! En définitive, cette période exceptionnelle a révélé et accéléré un certain nombre d’actions qui semblaient jusque-là inconcevables. Elle a ouvert un champs des possibles : les gens ont goûté au télétravail, au calme, au tourisme de proximité… pratiques qu’il s’agit aujourd’hui de pérenniser à la fois pour baisser la part du secteur des transports dans les émissions de GES et pour palier à la crise.